Lexique

Le vocabulaire de la manipulation

Chaque technique citée sur le site est définie ici en clair. Un mot à connaître, c'est une manipulation qu'on ne subit plus sans la voir.

Anticatastase Appel à la vérité cachée Astroturfing Cadrage Contagion Deepfake Exagération & défiguration Fausse équivalence / bothsidesism Homme de paille Manufacture du doute Mot-valise Orchestration Pivot sémantique Renouvellement Silenciation Simplification ennemie Transposition Vérité illusoire (effet de) Vraisemblance Vulgarisation

Anticatastase

Clément Viktorovitch · Logocratie, 2025

Contredire frontalement un fait établi, les yeux dans les yeux, sans chercher à dissimuler — puis lui substituer une autre réalité. La forme la plus radicale de la post-vérité : on ne déforme pas un détail, on nie le réel et on en fabrique un autre. Sa particularité contemporaine : elle coexiste avec des élections libres et une presse indépendante.

« J'ai gagné l'élection » alors que la défaite est certifiée ; « les prisons respectent la loi » alors que la CEDH a condamné l'État.

Appel à la vérité cachée

Présupposer l'existence d'une information volontairement dissimulée, sans jamais la prouver, tout en décrédibilisant d'avance les sources qui pourraient contredire (« les médias mainstream », « ce qu'on ne veut pas que vous sachiez »). Objectif : isoler sa propre source comme seule digne de confiance.

« Ce que les médecins ne veulent pas que vous sachiez sur ce remède. »

Astroturfing

Fabriquer l'illusion d'un mouvement populaire spontané (« grass-roots ») à l'aide de comptes coordonnés, de faux témoignages ou de pétitions orchestrées. Le faux paraît organique ; l'analyse révèle la synchronisation. Documenté notamment par Renée DiResta (Stanford).

Cadrage (framing)

Choisir les mots qui présupposent déjà une interprétation. Le même fait change de sens selon le cadre : « charge fiscale » ou « cotisation sociale », « rendre l'éligibilité » ou « réduire une peine ». Viktorovitch : « changer un mot, c'est changer le monde. »

« On met un pognon de dingue dans les minima sociaux » cadre la solidarité comme un gaspillage.

La méthode de la contagion

Associer l'adversaire à des entités négatives (crime, maladie, invasion) par analogie ou métaphore, sans argument. La charge émotionnelle de l'image tient lieu de démonstration.

« Grand remplacement » : une métaphore biologique plaquée sur la démographie.

Deepfake

Contenu audio ou vidéo synthétique, généré par IA, imitant une personne réelle. Nouvelle frontière de la post-vérité : la manipulation n'est plus seulement rhétorique mais physique (voix, visage). Souvent diffusé juste avant un scrutin, quand le démenti arrive trop tard.

L'exagération et la défiguration

Amplifier les aspects négatifs de l'adversaire jusqu'à la caricature : le moindre défaut devient le symptôme d'un mal radical. La disproportion remplace l'analyse.

Une erreur de gestion devient « la preuve que le système est corrompu jusqu'à l'os ».

Fausse équivalence (bothsidesism)

Présenter deux positions comme équivalentes sans vérifier leurs bases factuelles — par exemple mettre à égalité un consensus scientifique de 97 % et une minorité de 3 %. Le « faux équilibre » journalistique donne l'apparence d'une controverse là où il n'y en a pas.

« Des experts disent oui, d'autres disent non : attendons d'en savoir plus. »

Homme de paille

Déformer la position adverse en une version caricaturale et indéfendable, puis la réfuter à la place de l'argument réel. On gagne contre un adversaire qu'on a inventé.

« Vous voulez accueillir toute la misère du monde » — que personne n'a proposé.

Manufacture du doute

Oreskes & Conway · Merchants of Doubt, 2010

Fabriquer artificiellement de l'incertitude sur un fait pourtant établi, en finançant des voix discordantes, pour retarder l'action. Stratégie systématisée par l'industrie du tabac (« certains médecins doutent »), reprise pour le climat.

Mot-valise

Clément Viktorovitch

Un mot qui présuppose un consensus que personne ne peut contredire sans paraître irrationnel — « bon sens », « vérité », « réalité ». Il verrouille le débat avant qu'il commence, en s'attribuant l'évidence.

« Le bon sens des Français dit que… »

L'orchestration

Répéter le même message sur tous les canaux simultanément pour créer l'impression d'un consensus universel. La convergence apparente tient lieu de preuve. Amplifie l'effet de vérité illusoire.

Pivot sémantique

Remplacer a posteriori un engagement précis et vérifiable par une formule vague et irréfutable. La promesse mesurable devient une simple « intention ».

« Je n'ai jamais dit que les impôts baisseraient, j'ai parlé d'une fiscalité plus juste. »

Le renouvellement

Multiplier accusations et révélations à un rythme tel que la réfutation de l'une arrive quand la suivante occupe déjà tous les esprits. Saturer plutôt que convaincre (« firehose of falsehood »).

La silenciation

Ne pas répondre aux critiques, ignorer les réfutations, traiter le contradicteur comme inexistant ou illégitime. L'évitement par délégitimation remplace le débat.

« Je ne validerai pas votre postulat » — pour ne pas répondre.

La simplification ennemie

Réduire un problème complexe à un seul coupable désignable. Toute la causalité se concentre sur un ennemi unique, la réalité multifactorielle est effacée.

« Les migrants prennent vos emplois. »

La transposition

Rejeter sur l'adversaire ses propres fautes, réelles ou potentielles, en les amplifiant. Accuser avant d'être accusé, pour brouiller les responsabilités. À distinguer de l'attaque ad hominem : ici on retourne une accusation, on n'attaque pas la personne.

« C'est eux qui mentent », dit celui qui vient d'être pris en faute.

Effet de vérité illusoire

Hasher, Goldstein & Toppino, 1977

La simple répétition d'un énoncé augmente sa crédibilité perçue — même quand on sait qu'il est faux. « Petit mais robuste », l'effet résiste à la connaissance préalable des faits. La base neurocognitive de la propagande par saturation.

« Invasion. Invasion. Invasion. » répété jusqu'à sembler vrai.

La vraisemblance

Ancrer le mensonge dans des faits vrais. Un récit exact à 80 % avec 20 % inventé est plus efficace qu'un mensonge total : la part vérifiable authentifie la part fausse.

Bus du Brexit : « 350 M£/semaine pour l'UE » — chiffre réel, mais trompeur.

La vulgarisation

Ramener toute complexité à des formules simples, répétables, mémorisables — au prix de la nuance. Le slogan remplace l'argument.

« Reprendre le contrôle » (Take Back Control), Brexit 2016.